Ainsi donc, l’émission de télévision la plus chère de l’année s’est déroulée à Bakou (pourtant, bas-coût, çà fait un peu low-cost, non?). Signe des temps de crise, les media (1) ont largement relayé les frayeurs anticipées de quelques impétrants au titre, fermement priés de ne pas gagner pour éviter de dilapider encore quelques centaines de millions d’euro (2) pour l’organiser l’année suivante. Imaginez que l’Angleterre ait gagné, bonjour la rallonge sur la facture olympique; nous, en France, on fait des économies depuis plus de trente ans avec ce concours…

Bref, le rassemblement du bon goût avait donc lieu à Bakou, future base de lancement de quelques braillardes qui feront bientôt passer Céline Dion pour une chuchoteuse de cabaret. Et l’on entendit les valeureux animateurs français, chargés de jacasser pour couvrir goujatement les efforts des présentateurs autochtones, annoncer l’étymologie de l’Azerbaïdjan: le ‘pays du feu’. La chose n’est pas inexacte, mais mérite peut-être quelques éclaircissements, au risque de se brûler les doigts, car les linguistes n’ont de cesse de se battre à ce sujet. Par ailleurs, l’occasion est assez belle pour s’intéresser à la formation des mots concernant -entre autres- ces pays asiatiques: de l’Afghanistan au Kazakhstan en passant par l’Ouzbékistan, il y a assez de ‘-an’ dans la région, marque d’un toponyme, c’est à dire un suffixe qui évoque un lieu.

Mais revenons à Bakou, «la Dubaï des Carpathes», comme on l’a entendu sur une radio matinale; sauf que mettre Bakou dans les Carpathes, c’est un peu comme si Grenoble était dans l’Atlas marocain; on suppose que le journaliste pensait au Caucase…Ce détail mis à part, le parallèle avec la capitale d’un des Emirats Arabes Unis n’est pas innocent: le pays a largement construit sa fortune sur le pétrole, y compris avant l’exploitation industrielle: des feux signalaient la présence des nappes affleurant naturellement, d’où le nom de ‘atarpatakan’ (transformé en azerbaidjan, si, si). En persan (les Perses furent les premiers occupants de la région), ‘atar’ signifie le feu; le mot évoquerait donc ‘le Pays du Feu’ (le Pays du Soleil Levant, le Pays du Sourire, le Pays du Fromage, c’était déjà pris). Plus tard, sous l’influence des nouveaux arrivés turcs, on dira ‘adarbadagan’; on voit bien que le parallèle est transparent.

Les historiens de Bakou (le premier qui me trouve un adjectif français correspondant à ‘parisien’ pour Paris…) analysent encore plus précisément le nom du pays: Azer-bay-jian, de la façon suivante:
Azer serait le nom d’un lieutenant d’Alexandre le Grand (on a échappé à Azor), dont malheureusement il ne reste pas la moindre trace crédible; mais il a pu y avoir confusion avec la 2è syllabe:
Bay (ou baï), ou…Bey, correspond bien à une idée de commandement, puis de ‘roi’ (le Bey turc, voire, disent certains, une contraction du ‘basileus’ grec).
Jian (djian) reste toujours la marque d’un toponyme.

On tourne donc autour de la traduction d’un ‘Pays du roi Azer’ ou d’un ‘Pays du Feu’, plus probable. Viendrait alors se rajouter le nom de la capitale, Bakou (Baka, Bakin, selon les phonétiques) que l’on interprète comme une idée de temple, ou plus précisément d’autel (sacrificiel) forcément signalé par une flamme; d’où le lien (que certains disent évident!) avec le feu. Terminons sur quelques remarques parfois surprenantes au sujet des pays construits (linguistiquement) sur le même schéma, et la difficulté de s’y retrouver, en français.

Qui se soucie en effet du nom des habitants de Bakou? (vous me direz, à part ce concours ou une interro au Bac sur les richesses naturelles du Caucase…). Par contre, on utilise ‘Azéri’ pour qualifier les habitants du pays, tout comme on dit les Qatari (enfin, sauf au PSG) pour le Qatar. On doit dire également les Thaïs (pas les Thaïlandais), les Burkinabés (et pas les Burkina-Fassiens), les Chypriotes et pas les Cypriens, les Cairotes et non les Caristes, les Yéménites pas les Yéménais, les Turkmènes pas les Turkménistanais (par contre, on dit les Pakistanais, pas les Pakistènes), et enfin, on dit les Afghans et pas les Lévriers. Toutes ces ‘exceptions’ ont leurs raisons, qu’il serait trop long de traiter en même temps  ici.

Mais remarquez bien que ces particularités valent également en Europe: On dit les Suisses mais pas les Frances; ou les Français mais pas les Suissais, alors qu’on dit les Corses ou les Sardes (et pas les Sardaignais), les Belges mais pas les Belgiquois, les Danois pas les Danemarkais, etc. De la même façon, on doit dire les Néerlandais et non pas les Bas-Paysans, et surtout pas les Hollandais (devenus récemment en France, l’équivalent des Hollandistes)…

Retenons donc le nom de ces pays en ‘-stan’, comme le Kazakhstan (kazakh signifie vagabond, indépendant); l’Ouzbékistan (le territoire du leader mongol Ghiyat-Al-Din-Mumhammad Oz-Beg, dont on n’a gardé -ouf!- que les derniers mots pour faire Uzbek); ou encore l’Afghanistan, le pays des montagnes, ne cherchez pas plus loin. Un petit dernier pour la (longue) route, avec un que vous connaissez bien: l’Hayastan, autrement dit le pays des Hayastes. Le mot est formé sur Hayk, nom du fondateur mythologique d’un pays voisin qu’on appellera en français -avec moins de risques- l’Arménie, tout simplement.

Mais au fait, on savait déjà que la Grèce avait du mal à être (rester?) dans l’Europe; que la Turquie n’en faisait objectivement pas partie; alors l’Azerbaïdjan à l’Euro-vision…A quand la Normandie ou la Lorraine aux Jeux du Pacifique Sud?

(1) Pour répondre à des remarques renouvelées, ‘media’ est déjà un pluriel (latin) et ne prend pas de ‘s’ (théoriquement).
(2) De la même façon, ‘euro’ est (théoriquement) invariable. Regardez sur n’importe quel billet de banque.