Que va devenir le ‘Krak des Chevaliers’, ce site de Syrie (on n’ose plus dire syrien), joyau de l’architecture construit à l’époque des Croisades? Nous sommes donc quelque part dans la fin du 12è siècle, et ce terme curieux représente un mélange franco-syriaque qui désigne tout simplement un (beau) château-fort. Les Chevaliers, ce sont ceux de l’Ordre des Hospitaliers; le ‘krak’, c’est la légère francisation qu’ils en ont fait d’après le mot ‘karak’, qui définit une forteresse, dans le dialecte local. Plusieurs internautes m’ont écrit pour s’étonner de la persistance d’un tel mot dans notre langue à travers les siècles. L’explication en est simple: si l’on ne garde pas le sens de la racine originelle – et son orthographe!- on risque fort de déboucher sur une suite d’équivoques…

En clair, ‘karak’, abrégé en ‘krak’, est donc une racine et un mot à la fois; la chose n’est pas plus étrange que la présence (davantage cachée, il est vrai) dans nos régions de certains mots d’origine celte, comme les ‘truk’ (promontoire, élévation, parfois colline, ou même simple talus) transformés en ‘truc’ dans la zone occitane (il existe des Truc, rue du Truc, avenue du Truc, dans plusieurs communes, et ce ne sont pas des machins…). Même chose pour le désormais célèbre ‘kuk’, ré-orthographié ‘cucq’ en gascon, que l’on trouve dans Montcucq ou Cocumont, chers aux plaisantins.

Pour l’anecdote (historique), le plus grand fan du Krak des Chevaliers s’appelait Thomas Edward Lawrence, un militaire britannique un peu perdu (dans les dunes), dont les exploits en faveur de la libération des arabes dans les années 1910 le firent passer à la postérité sous le nom de Lawrence d’Arabie. Voilà pour les ‘vraies’ racines, mais pour plusieurs autres mots homonymes, on a uniquement affaire à des onomatopées, et aucune n’est française!

Une onoma-topée, étymologiquement ‘création d’un nom’ en grec, c’est un son qui s’est transformé en mot tout naturellement; çà évite de se casser la tête à chercher et à comprendre une racine grecque ou latine, et çà parle à tout le monde (justement), car de ‘cui-cui’ à ‘oua-oua’, de ‘teuf-teuf’ à ‘ping-pong’, pas besoin d’un dessin pour deviner l’animal ou la chose. Eh bien, au-delà de ces bruits ‘primaires’, un certain nombre de syllabes évocatrices ont également donné des mots qui n’ont d’autres racines que le bruit qu’elles évoquent: ne confondons pas le ‘krak’ avec le krach, qui n’a rien à voir avec un crash, ni même un crack; la preuve:

Le plus facile est le mot anglais ‘crack’ (voir le film récemment rediffusé, avec Bourvil); il vient du verbe qui signifie, parmi beaucoup d’autres sens, ‘assommer quelqu’un, s’imposer, ou se vanter’. Le mot apparaît en Angleterre, puis en France au milieu du 19è siècle, spécifiquement dans le milieu des courses, les turfistes ayant gardé l’habitude de surnommer ainsi le jockey, puis le cheval qui gagne beaucoup de courses. Forcément, çà en impose, et on peut s’en vanter!

Malgré la proximité de l’orthographe, le ‘krach’ (prononcer…krak) boursier est un mot allemand cette fois, puisqu’il fait référence à l’effondrement financier de la Bourse de Vienne, le 9 mai 1873, et non pas au fameux Jeudi Noir de 1929 à New-York, comme on le croit souvent. En conséquence, il s’agit bien d’un terme ‘germain’, qui évoque tout à la fois du bruit, du chahut, de la pagaille, puis carrément le chaos; bref, à la Bourse, «c’est le bordel».

Même racine germanique pour le ‘crac’ français, y compris pour la création du verbe craquer ou des noms craquement, craquelure et même craquerie, première étape, au 17è siècle, pour le sens figuré de…faire craquer quelqu’un en lui racontant des « craques », apparues dans le vocabulaire du 19è siècle avec le sens de mensonges.

Venons-en alors au ‘crash’, forcément aérien, puisqu’il vient d’un verbe…anglais, qui évoque le bruit que fait quelque chose qui tombe et qui s’écrase par terre; là encore, çà risque de faire pas mal de bruit (logique, vous en connaissez, vous, des choses qui s’écrasent sans faire de bruit, à part les bulles?). On a là une onomatopée exemplaire, avec ce chuintement final: en cinq lettres, le son raconte, du ‘c’ initial au ‘sh’ final, le choc d’un Airbus d’Air France qui rate son atterrissage sur la piste de l’aéroport de Toronto et glisse sous la pluie jusque dans les marais voisins…Crashhhh (wizzz, shebam, aurait dit Gaingbourg).

Inutile donc de parler de ‘crash boursier’, qui serait aussi déplacé qu’un ‘krach aérien’, pour une fois, l’orthographe est indispensable pour faire la distinction. Finalement, en guise de…chute à cette chronique, mentionnons que ce verbe anglais ‘to crash’, peut également signifier…roupiller, autrement dit, en français, en écraser une petite. Peut-être après avoir fait crac-crac?