On croyait le feu éteint définitivement, au moins sur le terrain, mais c’est sur celui de la polémique que se rallument quelques braises: le ‘prépositionnement’ systématique des Canadairs en zone sud-est, aux risques d’incendie censés être plus fréquents, aurait retardé une circonscription rapide des flammes dans ce désormais (tristement) célèbre village girondin. Pour une fois, le site n’était pas à la Une pour une compétition mondiale de surf, mais puisque Lacanau a fait l’ouverture des media nationaux pendant plusieurs jours, arrêtons-nous sur l’étymologie de mot un peu étrange pour les nombreux vacanciers atlantiques.

Lacanau? Une histoire de canards (ou de canes)? Peut-être de canot(s)? Quand même pas des canaux?…Eh bien si! Le mot illustre d’ailleurs deux phénomènes assez simples et plutôt fréquents en linguistique, l’agglutination et la vocalisation. L’agglutination, vous connaissez, il s’agit du ‘collage’ entre un article et son substantif, qui a permis, il y a plusieurs siècles, de rajouter des noms dans l’Etat-Civil sans pour autant changer le sens de la racine: il existe des Maistre et des Lemaistre (Lemestre), des Roux et des Leroux, des Mercier et des Lemercier, des Borie et des Laborie, etc…Lacanau vient donc d’une ancienne forme (d’ailleurs orthographe ‘officielle’ aux 17è et 18è siècle) ‘la-canau’, tout simplement.

La vocalisation, étymologiquement, c’est ce phénomène très précis qui ‘transforme’ (en fait, pas tellement, mais la technique serait longue à expliquer) une ‘consonne’ en ‘voyelle’. L’exemple-type est toujours chevaL-chevaU(x), vitraiL-vitraU(x), amiraL-amiraU(té), etc…Bref, une règle linguistique d’autant plus ordinaire que vous ne vous en apercevez même pas en parlant. Tout çà pour dire que ce ‘-canau’ vient bel et bien de ‘-canal’, et ce n’est pas du tout un passage du singulier au pluriel. La-canau signifie bien le-canal, en l’occurrence celui qui reliait (autrefois, naturellement) l’étang de…Lacanau à l’océan atlantique.

Dernière précision pour être tout à fait logique, même si la chose surprend parfois de nos jours: il fut un temps où, en fonction de l’objet ou du lieu qu’il désignait, l’article pouvait être indépendamment -et parfois simultanément- masculin ou féminin. Le-canal actuel se disait donc très normalement la-canau autrefois, et ce dans tout le territoire occitan du sud de la France (on le retrouve aussi bien en gascon qu’en provençal).

Du coup, plusieurs internautes m’ont demandé si, malgré une lettre ‘K’ un peu bizarre, il pouvait y avoir un rapport avec un certain Lakanal (Joseph), principalement resté célèbre via le nom d’un lycée des Hauts-de-Seine. Eh bien oui, également! Ce spécial ‘K’ est en fait tout à fait orthodoxe (disons, orthographe = la bonne écriture), puisqu’il représente la variante…ariégeoise de Lacanal. Coïncidence: le monsieur en question est né (en 1762) à Serres-sur-Arget, canton de Foix comme de par hasard. Il sera d’ailleurs député de ce même département à la Convention; à part avoir siégé parmi les Montagnards et voté la mort de Louis XVI, il aura marqué son époque en multipliant largement le nombre d’écoles publiques dans le pays, et sera également l’un des initiateurs de l’Ecole Normale Supérieure.

Signalons quand même qu’il y a peut-être équivoque pour son nom avec le mot latin ‘canna’, qui signifie le roseau, ce qui ferait de Lakanal un toponyme évoquant un endroit particulièrement planté de roseaux. Cela étant, la plante en question pousse souvent le long des…canaux, ce qui expliquerait le double sens possible.
Par contre, aucun rapport avec Lacan (Jacques, le théoricien de la psychanalyse), nom répandu de l’Aveyron au Lot, et de l’Aude aux Alpes-Maritimes, sous les formes Lacam, Lacamp ou Lacant. La racine est également occitane, mais correspond cette fois à une idée de plateau montagneux plutôt sec, servant néanmoins de pâturage. Le seul point commun entre les deux hommes est donc cette particularité d’article au féminin (Le-kanal/Lakanal, Le-can/Lacan), tout comme  le nom de la station balnéaire girondine. Voilà en fait quel était le bon canal pour comprendre Lacanau.