A peine apparue (dans les media), à peine disparue: Marie-Thérèse Bardet, fugace ‘doyenne des Français’, fait donc deux fois la Une de l’actualité. 114 ans d’une vie bretonne avec un patronyme déjà célèbre à beaucoup d’égards. Car le mot a de nombreuses variantes ou dérivés: Bardet, Bard, Bardin, Bardon ou Bardot pour les noms propres; barda, barde, barder, bardot, et débardeur pour les noms communs: voilà une suite de sons que l’on croirait issus de la même racine…Or, fait rarissime, ils sont quasiment chacun de provenance et de langue différentes!

Commençons donc par notre Marie-Thérèse, Jean (Bardin, animateur radio) ou Brigitte (Bardot). Leur origine remonte à la traditionnelle période de dissémination linguistique qui a accompagné les mouvements des tribus germaniques dans l’Ouest de l’Europe (pour ce qui nous concerne). En clair, ces patronymes viennent de la racine ‘bard’, ou ‘bardo’ (en gaulois), qui évoque une hache de guerre. Et, comme d’habitude, il est probable qu’on ait ici un effet de métonymie (on prend la partie pour le tout); un ‘bardo’ était donc le surnom d’un guerrier équipé de l’outil en question. On trouve aussi, pour le même mot, le sens de ‘géant viril’ (c’est Brigitte qui va être contente), certainement par glissement de sens entre le poids de la hache en question et la carrure du type qui avait la force la manipuler.

Parmi les guerriers, on trouve donc les Bard d’Auvergne, les Bardet de Bretagne ou Normandie, les Bardiaux du Nord, les Bardin de la Loire, les Bardon de Corrèze, et les Bardot des Vosges. Toutes ces régions sont statistiquement les souches géographiques du nom, ce qui n’empêche pas les ‘transhumances’ au cours des siècles (La Madrague, c’est pas en Moselle).

Une autre racine dispute la paternité des Bardet et Bardot, entre autres; il s’agit d’un terme homonyme dérivé du celte (‘bardo’, toujours), qui s’applique à un lieu boueux, caractérisé par la présence de glaise ou d’argile. C’est précisément le cas de hameaux, dans l’Est, qui s’appellent Bardot, bien loin donc de l’idée d’un bâtard issu d’ânes qui bénéficieront de l’affection de Brigitte quelques siècles plus tard.

Pour les noms communs, on trouve donc le bardot, équidé issus d’un cheval et d’une ânesse, qui vient lui, d’Italie; il s’agit de la traduction française de ‘bardotto’, qui désigne un…mulet (à ne pas confondre, en réalité). Mais l’équivoque vient du fait que l’un et l’autre sont des bêtes de somme, de celles qui portent le ‘bard’ (le fardeau), qui donnera aussi en français le ‘bât’, même racine.

Ce ‘bard’ va transiter par…l’Algérie, vers le milieu du XIXè siècle, pour donner le mot arabe ‘barda’a’ (=la charge du mulet), lequel sera récupéré pour désigner le chargement (lourd, en général) qui équipe les soldats en campagne, le barda! Or, trois siècles auparavant, la langue du vieux-français avait déjà appliqué l’idée d’un renforcement (lourd, aussi) sur une armure de guerre; et, comme cette armure était ajourée et principalement constituée de bandes metalliques, on créa le terme ‘barder’, avec le sens de protéger en entourant quelqu’un. Vous pouvez donc rajouter dans la famille l’idée de ‘blinder’ (barder ou se barder contre quelque chose), mais aussi l’idée d’entourer un…gigot, par exemple, par des lamelles (de gras), comme les parties de l’armure.

Quant au vêtement de travail des ouvriers dont le rôle est de décharger des colis (à l’origine, sur leurs épaules), ils portent évidemment des dé-bardeurs. Paradoxalement, ils n’ont pas beaucoup servi aux marins des régions de l’Ouest qui utilisaient, eux, le verbe ‘barder’ sans rapport apparent avec un bât. En marine, le terme, répertorié au XIXè siècle, évoquait plutôt la fureur des vagues, d’où peut-être le sens de ‘çà va barder’…Et comme tout finit par des chansons, rajoutons que le ‘barde’ gaulois, au sens de poète, vient en fait du mot latin ‘bardus’, lequel qualifiait, à Rome, un ‘fou chantant’; rien à voir cette fois avec les banquets d’Astérix: il s’agissait, le plus souvent, de braillards d’origine…germaine, dont les romains comprenaient à peine le charabia guttural; ce qui fait que, très rapidement, un ‘barde’ avait pris le sens d’un gueulard lourdaud et éméché. Y-aura-t-il des bardes à la sortie des stades de l’Euro 2012?