Ainsi donc habemus un papam, qui a choisi de s’appeler François 1er. En voilà un nom intéressant, spécialement -et uniquement ici- d’un point de vue linguistique, puisque vous avez sans aucun doute remarqué avec quels empressement et unanimité les médias ont mis en place l’expression ‘Pape François’ sans mentionner son chiffre, ce qui, à ma connaissance, est pour le coup une première dans l’Histoire. En effet, on di(sai)t Benoit ‘seize’, Jean-Paul ‘deux’, Jean-Paul ‘premier’, Paul ‘six’, Jean ‘vingt-trois’, Pie ‘dix’, et vous pouvez remonter comme cela dans la nuit du Vatican. Or, surtout dans des oreilles européennes, ‘François 1er’ reste(ra, semble-t-il) l’adversaire de Charles Quint et d’Henri VIII! Délicate homonymie.

Car de François ‘premiers’, il y eut beaucoup, et rarement dans un registre pacifique: outre le royal emplumé français de Marignan, on compte deux empereurs germaniques de la maison des Habsbourg au 18è siècle; deux Ducs de Bretagne du 15ème; et deux napolitains, Ducs de Sicile au 19ème. Sans compter un certain nombre de Borgia dont il serait malvenu de rappeler ici la carrière. Rome et le Monde (Urbi et Orbi) écopent donc d’un ‘Pape François’ qui nous ramène encore davantage vers l’énoncé systématique d’un ‘papa’ (cf. chronique précédente sur Conclave etc). Encore faut-il se féliciter que l’ex-cardinal désormais souverain pontife ne soit pas originaire de Hollande, l’équivoque eût été double, et probablement fort épineuse pour les services de communication concernés!

Le patronyme du nouveau pape pose question à beaucoup de linguistes. Etymologiquement, ‘Bergoglio’ vient du répertoire hispanique. En italien, le mot aurait pu se rapprocher d’un diminutif de ‘broglio’, qui désigne…une fraude électorale ou une situation confuse, une embrouille (comme dans im-broglio), il ne manquerait plus que ça! Il semblerait au contraire (sous réserve de précisions de lecteurs argentins) que le mot soit également un diminutif, mais issu d’une racine qui a subsisté en occitan, ‘broglio’(*), toponyme qui définit un bosquet ou un petit bois clôturé (pour la chasse, souvent). Un surnom tout désigné pour quelqu’un appelé à sortir du bois.
D’autres y voient une forme substantivée du verbe ‘bregar’, qui évoque l’idée de trimer, de se battre pour arriver à quelque chose, ce qui ne serait franchement pas déplacé non plus. Diminutif (toujours) à l’appui, Bergoglio pourrait alors se comprendre comme ‘le petit travailleur -sous entendu: de Dieu’. Quel programme!

Surtout qu’il convient de rappeler pour terminer que le prélat a donc choisi de se placer sous la protection d’un ex-fils de riche drapier de la province de Pérouse, devenu ermite et accessoirement dresseur d’alouettes, le-dit ‘François’ d’Assise, superstar médiatique du 13è siècle qui va contribuer à l’essor du ‘prénom’. Or, en v.o, ‘Francesco’ est très clairement le surnom que l’on donnait à l’époque (et avant) aux ‘français’, autrement dit ‘francescus’ ou ‘francus’, en latin. Et que faisait ce mot dans la langue des romains, s’il vous plait? Il désignait les hommes d’une tribu germanique du ‘grand nord’ européen, les ‘francs’ (franks, sans doute), c’est dire les hommes…’libres’, au sens que nous avons gardé pour désigner une zone ‘franche’, par exemple.

Résumons-nous: c’est l’histoire d’une racine germanique récupérée par les romains, qui sert à désigner un peuple qui s’implantera un jour en Gaule avec suffisamment de réussite pour créer la ‘France’ et les français. Le prototype du ‘Français’ deviendra d’ailleurs le prénom ‘François’ (on disait «françouais» à l’époque de…François 1er, l’autre), d’où à la fois l’équivoque et l’homonymie. Vive donc ce pape (forcément) français!

(*) Dans notre langue, la racine va donner les patronymes (de)Broglie, mais aussi les variantes Breuil, Breuil(h), Breil, et donc Dubreuil, etc.

PS: (Note à H + quelques heures après mise en ligne) Plusieurs internautes me font illico remarquer avoir entendu qu’il faut dire ‘Pape François’ tant que c’est le premier et seul. La déclinaison numérique n’intervenant qu’après l’existence d’un « n_2″. Je ne sais pas d’où peut venir l’info, mais il faudra alors expliquer pourquoi nous avons connu un ‘Jean-Paul premier’ sans hésitation (et non un Pape Jean-Paul)…