Il vient d’entrer dans l’histoire (du football, donc pas besoin de majuscule) en étant l’objet d’un montant-record pour un transfert de joueur, et n’en demeure pas moins intéressant (aussi) pour des raisons étymologiques: Il s’appelle Zlatan Ibrahimovic, et il est donc…suédois. Belle leçon de mondialisation linguistique, car, de plus en plus souvent, il sera impossible de préjuger de la provenance d’une personne par la simple sonorité de son nom, échappant ainsi à un éventuel ‘délit de sale nom’, pour faire un parallèle avec d’autres phénomènes. De plus, dans ce cas précis, il y a même six ou sept pays (ou nations, parfois) cachés derrière ce ‘géo-patronyme’ très largement européen, voire plus…

Géographiquement, aucune équivoque: l’homme est né dans la banlieue de Malmö, la grande ville la plus au sud de la Suède, suspendue tout au bout de la péninsule scandinave, à quelques bras de mer en face de la danoise Copenhague. Eût-il eu des cheveux blonds taillés en brosse et les yeux bleus, il eût pu s’appeler Abrahamson (comme Erickson, Adamson ou Larsson), ce qui serait revenu au même! Car, malgré les apparences et à l’échelle du monde, Zlatan Ibrahimovic n’arrive pas de ‘si loin’, étymologiquement parlant.

Un petit mot tout d’abord sur le prénom, Zlatan, typique du répertoire linguistique ‘ex-yougoslave’, pour schématiser les choses; en l’occurrence, la généalogie immédiate conforte cette hypothèse: selon les frontières actuelles, papa est d’origine bosniaque et maman est croate (bonjour les fins de banquets). Assez logiquement, le prénom est également fréquent en Serbie et en Macédoine, autant qu’en Hongrie et en Bulgarie; nous sommes donc en pleine zone des Balkans. Dans tous ces pays, Zlatan (parfois prononcé et écrit Zoltan) évoque l’or, un métal précieux…Appliqué à un humain, il désigne non pas le métier d’un orfèvre, mais sert ‘d’hypocoristique’, de surnom affectueux, à un enfant particulièrement attendu ou choyé (l’un étant souvent la conséquence de l’autre). En français, on le traduirait dans le langage courant par «mon trésor», «ma perle», ou «ma pépite», pour filer la comparaison au plus près.

Venons-en maintenant à Ibrahimovic, assez évidemment composé d’une racine (Ibrahim-) et d’un suffixe (-vic)…Contrairement à ce que l’on croit (trop?) souvent, Ibrahim n’est pas un mot de provenance arabe mais juive, puisqu’il s’agit d’une variante formée sur le nom du patriarche biblique Abraham, le père d’Isaac et d’Ismaël. Le ‘mot’, comme pour beaucoup de personnages célèbres plus tard (histoire, religion, société) a fait l’objet d’une vénération telle que l’on a appliqué ce (pré)nom à des générations, dans de nombreux pays. Pas que juifs, d’ailleurs: des chrétiens ont également adopté le mot, tout comme certains orthodoxes. C’est ainsi que l’on trouve, au fil de l’Histoire et de la géographie, des Ibrahimson (en…Scandinavie), des Ibrahimovic (dans les Balkans, donc), des Ibrahimovich et Ibrahimovici (divers), Ibrahimovicz (Pologne), Ibrahimovitch (Russie ‘populaire’), Ibrahimovski (Russie ‘blanche’ et Pologne ‘russe’ ), et même parfois des Ibrahimoff/Ibrahimov (zone slave du ‘sud’), sans compter les Ibrahimi (en Afrique du Nord).

Pas de doute, cela fait déjà beaucoup de monde, ce qui tombe bien car toutes ces familles ont donc pour ancêtre un homme qui portait un nom dérivé de celui du-dit patriarche, nom qui comporte lui-même deux racines et signifie en hébreu ‘le père de nombreuses nations’ (Abraham = Ab-/Av-, le père + ‘-hamon/-ham’, la multitude). Les Abraham et Ibrahim ont donc tout intérêt à avoir une famille nombreuse, puisque «c’est leur destin», tout au moins étymologique.

Pour résumer, Ibrahimovic est bien de souche linguistique ‘yougoslave’; une branche de la famille a émigré pour s’installer en Suède où est né le petit Zlatan, qu’une certaine presse sportive française appelle déjà ‘Ibracadabra’. Est-ce en raison du montant ensorcelant de son salaire? Une façon de se simplifier la vie (et l’orthographe, sans doute!) ou une irrépréssible tendance à gommer des sonorités qui, plus ou moins consciemment, nous gênent en France? Comme disait Jacques, tout cela serait pour le moins « abracadabrantesque »…