On ne peut pas trouver patronyme plus antinomique que celui du champion olympique du saut en hauteur! En effet, Renaud-la-médaille-d’or a accompli un exploit qui porte haut l’athlétisme français, et son nom signifie exactement le contraire, à savoir quelque chose de bas, de…vil (-lenie), quelque chose qui nous renvoie implacablement à une histoire de ‘vilain’, alors qu’il n’est question que de beau geste dans cette performance. Mais, s’entend-on bien sur le sens exact de cette ‘villenie’, et comment a-t-on pu ainsi inverser complètement l’étymologie de ce mot?

Lavillenie se compose tout simplement de trois éléments: un article ‘agglutiné’ à sa racine (la), une racine (-ville-) et un suffixe (-nie). Il est donc facile de remonter à la toute première forme de ce surnom, qui s’appliquait à un ancêtre ‘pratiquant la villenie’ ou, sur un autre plan, ‘habitant une villenie’…Pour l’article, aucun doute, passons donc directement à la racine, dont on est sûr d’une chose, c’est qu’elle ne désignait ni quelqu’un ni quelque chose de laid, au sens où nous entendons vilain aujourd’hui.

Ce vilain-là, qui s’est écrit ‘villain’ pendant plusieurs siècles, a un rapport direct avec une ‘villa’, ce terme latin si fréquent et ‘faux-ami’ qui qualifie un vaste domaine rural. On trouvera à plusieurs reprises sur ce site la définition du mot, celle d’un ensemble de terrains et de bâtiments intégrant aussi bien un corps principal que des dépendances et quelques masures ou étables périphériques, bref, un ensemble topographique qui ne peut se trouver qu’à la campagne. Le ‘villain’, en ancien-français, est donc, sans aucune équivoque possible, un homme de la campagne, un paysan, un ‘habitant de la ruralité’ comme on dit dans les rapports ministériels autorisés.

Or, le gros problème de ce villain, c’est que, précisément, il ne désigne jamais le ‘maitre du domaine’, le patron ou le propriétaire. C’est donc un simple agri-culteur (au sens étymologique aussi: un travailleur de la terre), qui apparaît davantage, aux yeux des citadins, comme un rustre avec de la terre collée aux bottes que comme un mondain raffiné. Très vite, l’usage va donc couper une ‘L’ à ce villain pour en faire un…vilain, autrement dit quelqu’un de pas très propre, pour tout dire un ‘bouseux’.
Une langue étant «la meilleur et la pire des choses», comme disait le brave Esope, on va rapidement transférer ce sens propre (!) au sens figuré, le vilain devenant alors quelqu’un de ‘vil’, c’est à dire de basse extraction, de niveau social inférieur, peu ou pas éduqué, et qui, tare ultime, ne parle pas le ‘français’ de la France, mais souvent son patois local: tout est en place pour créer alors le mot qui va exprimer les (mauvaises) habitudes du villain, la villenie!

Malgré une courte période (12è/13è siècle) où le villain s’en sortira un peu mieux en devenant le symbole du paysan libre et ‘aisé ’ car désormais métayer et parfois propriétaire d’une terre, c’est malheureusement le sens péjoratif qui va rester dans notre vocabulaire, et voilà pourquoi, dans une chanson célèbre, «trois capitaines ont vu les sabots d’Hélène et l’ont appelé villaine», forcément villaine, car, quand on porte des sabots, c’est qu’on est de la campagne; et, preuve ultime, il n’y aurait pas eu d’histoire ni de regards de capitaines si la-dite Hélène avait été ‘vraiment’ vilaine!

Les Lavillenie ne sont pas les seuls à venir de la campagne (ni à souffrir de cette équivoque): il faut ajouter à cette grande famille les Laville (qui s’en sortent plutôt bien) et les Levillain (aïe); ou, sans prendre en compte l’article, tous les Villain, Vilain, Villaneau, Villiers, Devilliers, Villard et même Vilard (ce caprice, c’est fini), Alors, en l’honneur de Renaud, et de son cousin linguistique Jean-Paul Villain (autre sportif français qui participa à trois olympiades dans le 3000 m steeple), gardons-nous de vil-ipender leur nom et chantons pour eux la ‘villanelle’, que Montaigne appelait bellement en 1570 ‘la ritournelle des campagnes’, ce qui prouve bien son origine. Tout le reste n’est que vilenie!

(*): Pour d’autres anecdotes, et raconté différemment, voir aussi un article précédent, daté d’août 2011