En cette période de naufrages (politiques), l’un des seuls qui tienne bon la barre et le vent s’appelle Armel Le Cléac’h. A l’heure où paraissent ces lignes, c’est toujours le leader de la septième édition du «Vendée Globe», la course en solitaire sur les mers la plus réputée sans doute. Evidemment, le marin est breton (what else?), non seulement par son ADN océanique mais par la consonance de ce nom très particulier. L’orthographe est également très caractéristique de cette région du bout des terres (finis-terre), et celle qui vous est proposée en titre est d’ailleurs trop ‘française’, puisqu’il vaut mieux écrire Le Cléac’h comme nous allons le voir. Quant à la prononciation…si vous n’êtes pas né dans un kouign-amann, vaut mieux ne pas essayer.

Assez curieusement, même pour ceux qui n’imaginent pas même une seconde chercher à comprendre le breton, le mot est finalement facile à deviner, car il se rapproche du terme français (profitez-en, c’est rarissime!); et même latin, puisque le cléac’h est un nom de métier, celui du sonneur de cloches, ou si vous préférez ‘de cloc’hes’. Et quand on parle cloche, c’est forcément qu’il s’agit d’un…clocher, non pas du bourdon de la chapelle. Tout du moins dans un premier temps. Reprenons donc l’histoire de façon chronologique.

Dans l’Antiquité romaine, un clocher n’est pas un clocher, c’est un ‘signum’; et le latin, ce n’est pas difficile à comprendre: ‘signum’, ça veut dire un ‘signe’; pas un clin d’oeil ou un doigt d’honneur, mais un signal comme on dit en marine ou en topographie, à savoir un repère visuel, dont la fonction est de signaler quelque chose d’important. Autant dire que les clochers dits ‘de nos campagnes’ ne sont pas nés de la dernière volée: bien avant que le christianisme n’en fasse son visuel de promo favori, ce sont les traditions…païennes qui ont utilisé un objet dressé en l’air (sic) pour que les mâles des tribus ‘marquent’ leur territoire ou leur présence. Appelez ça colonne Vendôme, obélisque égyptien ou menhir celte, à l’origine, la fonction est la même.

Quand, des siècles plus tard, les religions monothéistes récupèrent l’idée pour faire un ‘signe’ à leurs fidèles, que vous l’appeliez minaret ou campanile, tout cela sonne encore à l’unisson. D’ailleurs, les premières églises ou chapelles chrétiennes ne possédaient pas de clocher (au sens ‘moderne’) mais un simple support ou une tour, distincts du bâtiment principal, que l’on retrouve davantage dans l’idée d’un beffroi par exemple que dans les tours de Notre-Dame. C’est lors de ces périodes que, sous l’influence de missionnaires…celtes, le ‘signum’ latin va être remplacé par un mot plus commun (voire décadent), qui est ‘clocca’. Lequel va donc évoluer en cloc’he en dialecte franc, mais se figer en cleac’h en breton. Et même glisser dans le répertoire saxon pour devenir l’anglais ‘clock’, ou le germain ‘glocke’.

Voilà d’ailleurs une ‘clock’ qui résonne bizarrement à nos oreilles francophones, car on attribue la même étymologie à l’expression ‘être en cloque’, en tout cas visuellement. Car ‘clocca’, outre la sculpture de bronze que le bedeau tire par la queue, cela désigne aussi pour les romains tout ce qui ressemble à une bulle, dont la cloche n’est qu’une des formes. Une cloque, c’est aussi avoir des bulles (de brûlures) sur la peau; et ‘être en cloque’, c’est avoir le ventre comme une bulle, ce qui peut quand même donner le bourdon en cas de grossesse non désirée.

Encore deux expressions de cloches célèbres, et qui procèdent de la même idée: quand vous vous ‘tapez la cloche’, c’est que vous dévorez jusqu’à en avoir le ventre arrondi…comme une cloche (et non pas que vous dévorez tous les fromages qui sont sous le couvercle); et quand vous ‘déménagez à la cloche de bois’, pas question de faire du bruit cette fois, puisqu’on ne parle plus d’un tintement mais uniquement de la corde qui agite le battant: les locataires indélicats utilisaient en effet ce moyen pour accrocher leurs bagages et les faire descendre le long du mur, afin de passer les mains dans les poches à la réception et donc tromper l’hôtelier.

Le seul qui n’a rien à voir avec cette cloche, mais qui voudrait bien parfois se la taper, c’est le ‘clochard’, version en langue d’oïl du latin ‘claudiquare’, verbe qui signifie boiter. Ce qui est à l’origine un adjectif péjoratif (avec une terminaison en -ard) exprime d’abord l’allure hésitante du vagabond qui erre, puis, très vite, la démarche de celui qui titube sous l’empire de l’alcool. Ce qui, en tout état de cause, ne risque pas d’être le cas d’Armel le navigateur. En attendant de faire sonner la cloche de la ligne d’arrivée.