Molière (1622-1673)
1622…et même 15 janvier très précisément, ce jour marque donc le 391ème anniversaire de la naissance de celui que l’histoire de la littérature nationale retiendra comme le ‘maître-étalon’ du parler de son pays, le seul dont on dira ‘c’est la langue de Molière’, périphrase qu’il n’est pas donné à tout le monde de personnifier. Par ailleurs, on sait que le bonhomme était destiné à devenir une star et portait par conséquent un pseudo, son nom d’état-civil étant bien sûr Jean-Baptiste Poquelin. Molière n’est donc qu’un surnom de provenance, qui prend naissance dans les terres de Pezenas (34)* qui le rendront célèbre, résidence infiniment plus ‘exotique’ que le Paris de sa naissance (et de sa mort). Or, en ancien-français, molière est en fait une ‘meulière’, qui désigne un terrain marécageux et épais. Mais que diable Jean-Baptiste était-il allé faire dans cette galère?
Car galère il y a bien, au moins d’un point de vue linguistique; et la question fait parfois encore rage parmi les spécialistes. A l’origine, il y a le mot occitan ‘molielga/moluja’, à savoir un terre grasse et humide, autrement dit…’molle’, en français contemporain. On peut en conforter le sens avec le verbe ‘molhar’ (mouiller) qui colle parfaitement au sens (et aux chaussures). Le terme de moulière se retrouve d’ailleurs dans plusieurs départements actuels du sud (le Lot, le Tarn et Garonne, le Gard ou l’Aude), territoires a-priori plutôt secs ou pierreux sur lesquels une zone humide se remarquait et s’appréciait particulièrement. Voilà donc un exemple parfait et tout à fait clair de patronyme issu d’un toponyme, comme il en existe des milliers d’autres.
Le grand débat concerne davantage la raison éventuelle pour laquelle Jean-Baptiste Poquelin ne voulut jamais (se) justifier du choix de ce pseudo, y compris auprès de ses intimes. L’étincelle qui allume l’incendie est cette équivoque curieuse: on est tout à fait certain que l’auteur n’écrivit jamais son nom autrement que ‘Moliere’, sans accent grave; la raison est en strictement phonétique: à l’époque, on ne pouvait prononcer ce mot que ‘mouliére’, exactement comme si l’on avait écrit ‘mulier’ en italien ou en espagnol. La lettre ‘o’ se disait forcément ‘ou’: poume pour pomme; houme pour homme (ce qui donnera, par exemple, le patronyme Delhoumme = sous-entendu le fils…de l’homme), etc.
Par conséquent, on fantasma longtemps sur ce Mouliere, si proche d’un ‘mulier’ latin, qui signifie une femme**, et dont la sonorité pourrait semer le doute sur le genre (symbolique) du dramaturge. Imaginez, de nos jours, quelqu’un qui s’appellerait Monsieur Dame! Voilà ‘un fiancé au nom bien ridicule (…) à quitter sans préambule’ («Les Demoiselles de Rochefort», de Jacques Demy). On peut gloser à l’infini sans doute sur le choix de ce mot de toutes façons définitivement célèbre, dont le seul défaut est d’être régulièrement raillé dans les cours d’école primaire en le confondant avec une molaire, évidemment sans aucun lien avec Mr Poquelin, si ce n’est qu’il eut parfois la dent dure avec ses contemporains.
Or, la véritable stupéfaction n’est pas de se mouiller sur le sens du pseudonyme, mais bien de se poser la question du nom d’état-civil, dont l’orthographe exacte est d’ailleurs Pocquelin, confirmée par toutes les autres variantes de ce mot, comme les Pocquet (en Ile-de-France), les Pocquey (dans l’Est) ou les Pocquereau (sur l’Ouest atlantique). Le Pocquelin en est une forme de diminutif, dont l’origine étymologique appartient à une racine flamande (pocke) qui désigne…la maladie de la petite vérole, autrement dit une variole qui laissait des traces suffisamment significatives sur la peau des malades, au même titre que la ‘grande vérole’, terme poli pour définir la syphilis. Voilà un coup du sort (étymologique) pour le descendant d’un ancêtre qui n’était sans doute pas un malade si imaginaire que cela!
(*) lire aussi, en complément, l’article spécialement consacré à cette ville, en tapant ‘Pézenas’ dans le champ de recherche en haut de cette page. Et une autre hypothèse sur Molière…
(**) lire à ce sujet l’intéressante (et néanmoins discutable) analyse de Denis Boissier sur «l’Affaire Corneille-Molière», en tapant ce titre dans un moteur de recherche.

Bonsoir.
Sans rentrer dans la polémique de la paternité des oeuvres, j’aurais aimé avoir confirmation sur l’existence du verbe molierer qui selon certains signifierait légitimer.
Merci beaucoup.
Stephan
Bonjour Stephan, et merci de votre intervention.
Epineuse question que ce verbe ‘moliérer’ , au moins d’un point de vue étymologique. J’avais entendu parler effectivement d’un terme équivalent, en vieux-français, mais avec le sens de ‘négocier, aménager, dialoguer’, en fonction du contexte. L’idée viendrait (conditionnel!) d’un verbe latin qui signifie ‘mollir, adoucir’, d’où le sens de ‘mettre de l’huile dans les rapports humains’…Cela étant, je reste perplexe. Je n’ai pas trouvé d’écrits attestés à ce sujet. Un autre verbe latin pourrait se rapprocher -au figuré- du sens de légitimer, mais on ne trouve, à l’époque classique, que des sens propres à ce verbe ‘molieri’, qu’on traduit par construire, édifier, créer ou transporter des charges lourdes (?!). De plus, il s’agit d’une forme passive, qui me semble bien peu adéquate pour arriver à votre ‘moliérer’. A l’occasion, dites-m’en plus sur vos sources…Cordialement,
Bonsoir.
Merci pour votre rapide réponse. En réalité, je ne fais que me référer à ce fameux site de Denis Boissier.
Voici le lien vers la page:ici
Voici le passage: Le nom toponymique « Molliere/Moliere » n’est donc ni honteux ni infamant puisqu’il signifie dans son acception la plus répandue « terre grasse et marécageuse ». Ce nom se retrouve dans de nombreuses régions de France avec cette signification1. Mais sans doute n’est-ce pas pour cela que Jean-Baptiste Poquelin l’a choisi car il signe ainsi avant ses pérégrinations provinciales. Ce pseudonyme a-t-il un sens plus profond, plus pertinent qui expliquerait pourquoi Grimarest s’interrogeait, car on ne peut supposer qu’il ait ignoré le sens toponymique du mot « moliere » ? Une seule explication, selon nous, donne son sens à ce choix, celle offerte par l’étymologie érudite : molierer est l’ancien verbe pour légitimer.
Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècles de Frédéric Godefroy, publié en 1888, nous apprend : « MOLIERER : v.a. légitimer : Li rois puet en tel chose fere molier [er] qui ne sont pas de mariage.» (Liv. de Jost et de Plet, I, 6, § 23, Rapetti.) ». Traduisons : Le roi peut en ce cas faire légitimes ceux qui ne sont pas nés de mariage. Dans l’ancien temps il était possible qu’un roi moliere un bâtard ou qu’un seigneur moliere une terre.
Pour l’écrivain Jacques Audiberti, « Moliere, dans la vieille langue, voulait dire carrière, fondrière. Et, aussi, femme mariée. Du latin « mulier ». L’italien conserve « moglié « , l’espagnol « mujer ». Les formes issues de « mulier » traînèrent quelque temps, chez nous, dans les codes, dans le parler. « Donès moi vostre fille à moliere » était une formule de demande en mariage. » (Molière, 1954, p. 86). Et de constater que tel prince « se « renmoliera » comme on disait sous les anciennes dynasties. Prit femme de nouveau, si l’on préfère. » (idem, p. 90). Toujours selon Audiberti, le nom Molière signifie « Lafemme », « Lépouse ». Cette équivalence, dont les moliéristes ne veulent pas entendre parler, est d’une importance extrême : elle est la clef de la personnalité de Jean-Baptiste Poquelin-Moliere et de ses rapports avec Pierre Corneille.