…comme le module martien ‘Curiosity’, avec l’un des mots récurrents dans le vocabulaire des medias, et qui a, précisément, piqué la curiosité de nombreux lecteurs de ce blog. En effet, on a entendu sur toutes les ondes et vu sur tous les écrans que ce robot était très «sophistiqué», à un point que certains se sont demandés si l’on avait pas remis aux journalistes des «éléments de langage», tout comme on a pu conseiller à tels hommes ou telles femmes politiques de tous et toutes prononcer les mêmes mots sur un sujet précis. Si tel est le cas, nous avons donc été ‘manipulés’ (intellectuellement) à l’insu de notre plein gré, sauf que, paradoxe étymologique, le sens se retourne alors contre la Nasa. Explications.

On ne peut nier que l’adjectif (ex-participe passé passif) ‘sophistiqué’ a une connotation très élististe: une femme sophistiquée, une oeuvre sophistiquée, un discours sophistiqué, voire une cuisine sophistiquée, ont tous une petite odeur de distinction suprême et de raffinement qui empruntent à la mode ou à la délicatesse d’un choix très élaboré, quel que soit le sujet. La machine martienne est donc un ensemble complexe, à la pointe de la technologie pour ne pas dire de l’esthétique spatiales, bref, on ne peut pas faire mieux ni plus abouti. Cela est sans aucun doute le cas, à tout le moins pour la « jeep de la planète rouge » (autre élément de langage pour parler de Mars…), un « véritable concentré bourré de technologie » comme ils disent encore (vous connaissez, vous, un concentré qui ne soit pas bourré de quelque chose, et, dans ce cas précis, pas de papier journal évidemment…)

Or, ironie de l’histoire étymologique, il n’y a que notre langue contemporaine pour se délecter d’un tel sens: la véritable évolution du mot ‘sophistiqué’ est exactement inverse à ce que nous croyons!

Au commencement, il y a le mot grec ‘sophia’, puis ‘sophistes’, qui signifient respectivement la sagesse (par la connaissance, pas par la sérénité), et le sage (toujours au sens de savant). Petit aparté sur cet aspect très spécial et si vite oublié: à Athènes, la sagesse, cela signifie la connaissance. La seule preuve qui nous en reste se trouve dans le nom du métier de ‘la femme qui sait’, la sage-femme! (Laquelle a, par ailleurs, tout à fait le droit de passer des nuits folles et pas sages, à partir du moment où elle a la connaissance ‘des accouchements’).

Bref, pour un grec, le sophiste est un type qui a étudié, comme disait ma grand’mère, et qui, malheureusement, va s’en servir contre les autres. « La langue a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée » disait, parait-il, Stendhal; vingt sièicles auparavant, Socrate avait laissé l’idée que les ‘gens qui savent’ peuvent être des as de la rhétorique, donc capables de raisonner sur n’importe quoi et par conséquent de mettre en difficulté n’importe qui osait entrer dans leur jeu (de mots).

Cette idée va survivre aux invasions barbares, et l’on retrouve, dès le 12è siècle français, le terme de ‘sophisme’ pour définir une ruse, un raisonnement en général biaisé, destiné à tromper son interlocuteur…Un siècle plus tard apparaît alors notre adjectif ‘sophistiqué’, qui qualifie une manoeuvre montée de toutes pièces, un argumentaire de mauvais aloi: le sens est bien resté le même! Encore quelques décennies, et l’on crée la sophistication,  »mécanisme déployé pour masquer une fausse habileté », comme l’emploieront tous les auteurs classiques, et ce, jusqu’au 19è siècle.

Il semble que l’on doive l’inversion radicale du sens originel aux…femmes, dont l’époque romantique raillera la sophistication (le maquillage, les artifices outranciers, faisant de la femme sophistiquée le prototype de la prostituée), puis, par ironie peut-être, louera le raffinement et l’apprêt des vêtements des mondaines (les vraies, cette fois). Il n’empêche, le ‘vaisseau sophistiqué’ envoyé sur Mars est-il donc bourré d’électronique factice qui délivre des données mensongères, ou représente-t-il le nec-plus-ultra de la science aérospatiale? A vous de choisir, à la lecture de cette chronique qui n’a rien de…sophistiqué