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Nénufar

nénuphar

Si! Depuis 1990, c’est bien l’orthographe officielle de la plante des étangs et des marais, comme nous le rappelle aujourd’hui l’Académie (qui ne nous avait rien dit, comme à l’Education Nationale). «L’affaire» éclate aujourd’hui, à l’occasion de contestations scolaires lors de séances de dictées (de?) primaire(s). Châteaubriand, Victor Hugo et autres Claude Monet n’ont plus qu’à grignoter les nymphéas par la racine, et voici pourquoi.

Le (mot) nénuphar est en réalité un terme arabe (comme beaucoup plus que vous ne croyez, dans la langue française) qui désigne un…lotus. Il faut même remonter à un dialecte dit ‘indo-européen’, le sanskrit, qui survit encore la langue hindoue et plusieurs parlers indiens, mais ceci est une autre histoire. Sauf que ce dialecte influencera la plupart de nos langues ‘occidentales’, dont le grec et le latin entre autres. En sanskrit, «nehn-ufar» signifie exactement «la fleur de lotus bleu».

Par la suite, le mot ‘passe’ dans le vocabulaire persan (nilufar), puis arabe (ninùfar, puis nainùfar), et enfin latin (nenuphar), se contractant quelques temps (dans le…français du 13è siècle!) en ‘neufar’ avant de prendre la forme que vous connaissez. Morale de l’histoire (et de l’Histoire): l’étymologie, ce n’est pas de la botanique, puisque l’on constate que ces peuples, pas encore forcément fanas de biologie, faisaient un amalgame entre lotus, nénuphar et nymphéa, d’où la présence de Monet dans cet article. Le procédé peut nous étonner aujourd’hui, mais, dans l’Antiquité, beaucoup de choses (y compris vivantes, comme les plantes et les animaux) étaient regroupées par caractéristiques ‘globales’: on a déjà parlé ici du mot grec «bous», qui désigne tous les bovins (boeuf, taureau, veau, vache); ce sera pareil chez les romains avec le bouc/chèvre/chevreau ou le mouton/brebis/bélier, etc…

Ici, la raison du rapprochement de sens est évidemment le fait que nous avons affaire à des plantes d’eau, lotus ou nénuphar (par ailleurs branche principale des nymphéacées). Et les Nymphéas de Claude sont bien la reproduction des nénuphars qui poussaient dans l’étang de sa maison de Giverny…Preuve par l’Europe, d’une certaine façon, où la traduction de nénuphar se dit « waterlily » (lys d’eau) en anglais, « wasserlilie » (idem) en allemand, ou « waterlelie » en néerlandais; remarquez au passage qu’on rajoute le lys dans la famille! Il n’y a guère que l’espagnol à nous accompagner, dans un « ninfea » ou « nenufar blanco » pour préciser un peu les choses. D’autant qu’en général, la fleur de lotus est bleue (pour les arabes), celle de nénuphar est jaune (pour les français), le nymphéa et le lys sont plutôt blancs, chacun y trouvera ses…racines.

Vous avez peut-être remarqué que j’ai oublié (l’inévitable) mot grec au passage, car c’est encore le plus spectaculaire. En effet, le premier sens de ‘nymphe’ en grec-ancien, c’est… »la femme voilée », donc, très rapidement, le symbole de la jeune fille promise au mariage. Jeune signifiant très jeune, à cette époque, la mythologie locale va en faire une divinité personnifiant la fraicheur et la jeunesse des sources, des prairies et des…sous-bois, dans lesquels les Nymphes vont souvent batifoler avec les Satyres (çà dérape toujours très vite, chez les Grecs).

Il n’empêche, l’idée de jeune fille va rester attachée au terme, lequel, via la décadence romaine et la période médiévale occidentale, va successivement en faire le synonyme d’une ‘belle’ jeune fille, puis d’une femme préposée à un lieu ou à une fonction où elle est en général à disposition d’un ou de plusieurs hommes, l’apogée -si l’on peut dire- se situant au début du 20è siècle, où apparaît la « nymphette », très rapidement taxée de…nymphomanie. Parenthèse: quand on parle de nymphomane, on qualifie toujours une femme, alors que, d’un point de vue étymologique, il ne peut s’agir que d’un nymphomane, à savoir un ‘amateur de nymphes’ (comme mélomane, toxicomane, etc…l’adjectif est toujours actif, pas ‘réfléchi’!), sauf à supposer une intense activité lesbienne, ce qui ne pouvait être le cas avant 1981 (1).

Doit-on encore en rajouter avec les autres sens de ce lotus-nénuphar-nymphéa, décidément très surprenant? Car la nymphe, c’est aussi une larve d’insecte en cours de métamorphose, voire même très précisément la larve du puceron. On retrouve également le terme pour désigner -entre autres- un petit ‘recoin’ du visage, à savoir le creux qui se trouve immédiatement sous votre lèvre inférieure, juste avant le menton.

Finalement, nénuphar ou nénufar? Au vu de l’origine sanskrit/arabe, on pencherait plutôt pour un «f» effectivement, mais nos anciens académiciens, qui furent les seuls à inventer ce ‘ph’ final, ont-ils voulu évoquer la petite fleur jaune qui se dresse comme un ‘phare’? Ou peut-être ont-ils eu peur d’une confusion avec le ‘far’ breton? En tous cas, question ‘nénufar breton’, aucun risque!

(1) date de dépénalisation de l’homosexualité.


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11 commentaires au sujet de Nénufar

  1. Merci pour cette clarification nénupharesque. On a aussi proposé le sanskrit नील nila « bleu » comme origine que l’on retrouve dans aniline.
    Au passage, le sanskrit est un peu plus qu’un « dialecte » indo-européen, c’est la grande langue classique de l’Inde, équivalent oriental de notre grec.

  2. Merci de la précision, Fred. Le bleu de ‘nila’ est également censé être à l’origine du nom du « fleuve bleu », soit le…Nil, sans que l’on puisse vraiment distinguer l’étymologie de la légende.

    Quant à ma ‘définition’ du sanskrit (terme déjà pas très familier ni très connu) elle se voulait la plus simplifiée possible, à défaut d’être plus précise pour éviter d’être trop long. Mais votre remarque m’amènera probablement à (re-re)publier une brève chronique sur les liens entre patois/parler/dialecte/et langue (pour prendre les choses dans l’importance géographique)).
    Seriez-vous d’accord pour dire que le sanskrit est en fait un ‘groupe de racines de langues’, les unes devenant ‘indo-’, les autres ‘européennes’ ?

    Cordialement,

  3. Le sanskrit n’a jamais vraiment été une langue parlée. C’est plutôt une langue de culture, une langue reconstruite, « parfaite » comme le précise son étymologie. C’est une langue ancienne que l’on peut considérer comme langue-mère de nombreuses langues vernaculaires de l’Inde du Nord qui étaient alors appelées prakrits. Le sanskrit a influencé et influence toujours par son vocabulaire toutes les langues indiennes (même les dravidiennes non indo-européennes comme le malayalam) et d’autres langues non indiennes (malais-indonésien, thaï, khmer…). Son influence a repris de la vigueur lors de la partition entre l’Inde et le Pakistan où l’hindoustani alors langue commune aux deux pays s’est trouvée séparée en deux, le hindi et l’ourdou. Le hindi tendra alors à purifier son vocabulaire en essayant de remplacer par des termes sanskrits les mots d’origine arabo-persane (kitab/pustak). On peut donc dire que les racines sanskrites sont à l’origine de nombreux mots dans la sphère culturelle indienne mais pas en Europe. Les racines partagées sont alors des cognats ou des emprunts.

  4. Encore bravo pour vos explications (vous ne chroniquez plus sur Sud Radio ?)! Cependant, le rythme vivace d’une chronique par jour peut-être parfois difficile à suivre…!
    Réalisant un TPE sur la place des langues minoritaires et leurs effets sur la société française (avec l’exemple de l’occitan), il serait en réalité très éclairant, comme vous le suggérez ci-dessus, de publier une chronique à propos des patois/dialectes/langues régionales/langues minoritaires…
    Pourquoi ne pas aussi écrire une chronique sur l’occitan, langue si poétique qui est à l’origine et au coeur de notre région ?
    Bien à vous,

  5. Bonjour Damien, et merci de toutes ces suggestions. Que je reprends point par point:

    - Pour l’instant, il semble que Sud Radio ait davantage besoin de visibilité « parisienne » et donc politique, que ‘étymo-logique’. Mais sait-on jamais?

    - Je suis d’accord avec vous sur le rythme d’une chronique quotidienne! Je vous promets d’en faire moins, très bientôt…(cela étant, les sujets restent en archive, et peuvent être consultés à volonté).

    - D’accord également pour un article sur les différences de « niveau » entre patois/dialecte/langue. Je voudrais simplement être sûr de simplifier correctement les choses pour des non-initiés, tout en ne décevant pas les spécialistes (aux aguets!), car le sujet impose plus ou moins d’entrer dans des considérations de techniques linguistiques. J’y travaille.

    - L’occitan serait effectivement un bel exemple (mais, rassurez-moi, vous me demandez bien de l’écrire en français?)).

    Cordialement,

  6. Merci pour votre prompte réponse !
    Je vous rassure, vous pouvez écrire en français (!) puisque, comme vous le disiez, vous avez des lecteurs de toutes les horizons !!! Tout le monde pourrait ainsi en profiter.

    Encore une fois mille mercis pour vos travaux captivants et cadencés ! C’est un véritable régal que de vous lire; on en apprend tous les jours.
    Vous devriez également écrire un livre, votre style vif et attachant aurait un succès fou en librairie !

    Damien.

  7. salut

  8. Bonjour, je viens de tomber sur votre chronique en voulant me clarifier les choses au sujet de l’étymologie de nénufar… Très intéressante et brillamment écrite.
    Au passage il faut préciser que le lotus bleu des égyptiens et donc des arabes et indiens est botaniquement un nénufar (genre nymphea)… donc rien de surprenant à ce que nous ayons emprunté ce mot. Par contre le lotus indien est bien différent et a des fleurs dans les tons rose, ce n’est donc pas un nénufar ! L’erreur, s’il y en a, est de nommer un nénufar lotus, et non l’inverse…

  9. v,nb

  10. By the way, la dépénalisation de l’homosexualite date de 1791 et non de 1981. Vous avez sans doute confondu avec la fin de l’inégalité de majorité sexuelle homo/hetero présente entre 1942 et 1982.

  11. merci de votre message. L’article 332 sur l’inégalité sexuelle à laquelle vous faites allusion ramène bien à quinze ans la majorité dans ce domaine; mais il semblerait aussi que la loi votée le 4 août 1982 à l’Assemblée, sur proposition du ministre Robert Badinter, concerne bien la ‘dépénalisation’ de l’homosexualité.
    Dans tous les cas, ma remarque se proposait juste d’évoquer, en forme de clin d’oeil, une précision de sens appliquée à l’étymologie d’un mot.

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