Après Jules (Ferry), voici donc quelques éclairages sur l’autre grande figure du quinquennat Hollande, Marie Curie, seule femme à être inhumée au Panthéon au milieu de soixante-dix hommes (encore quelques efforts pour la parité!). Tout le monde sait que Marie s’appelait en fait Sklodowska, née en 1867 dans la ville…russe (à l’époque) de Varsovie. Voilà donc de quoi partir enquêter sur un patronyme étrange pour une oreille (et une langue) française, alors que son nom d’épouse semble ‘normal’. Normal, mais peut-être pas simple pour autant…

Disons tout de suite un mot du nom de (la) jeune fille du professeur Sklodowski, pour mentionner la variation de genre entre masculin et féminin, grâce à ce suffixe traditionnel. Comme dans plusieurs autres langues, une ou plusieurs lettres finales évoquent en effet, sans qu’on ait besoin de le préciser, le genre de la personne: par exemple, en Italie, personne ne prendra Gino pour une fille, ni Gina pour un garçon. Ainsi Maria Salomea Sklodowska a-t-elle très normalement un grand frère qui s’appelle Josef Sklodowski, sans qu’on doute un instant qu’il s’agisse bien de la même famille. C’est la racine (sklodow-) qui compte, et il s’agit en l’occurrence un toponyme, le nom du village d’où venaient ses ancêtres, Sklodov (en russe) ou Sklodow (en polonais).

Cette indication phonétique présente dans la langue russe s’est un peu perdue chez nous, à cause du nivellement des accents (et parfois des orthographes) imposé par le centralisme parisien; si l’on suppose aisément que Schweitzer est un nom originaire de l’Est et que Fabrègues est plutôt un mot occitan, amusez-vous alors à donner sa région à chaque Moreau, Moraud, Morault, Mauro et Maurot…Quand la prononciation est très différente, la chose est sans doute plus facile: voilà pourquoi un moscovite a vite fait de comprendre que Léonov est un ‘bon’ russe (blanc), tout comme Alexeiv; mais que Malévitch est mongol, Pavlovski polonais, Dougatchvili lituanien (bonjour, Mr Staline) et Tchoumatchenko ukrainien. Pratique. Surtout pour ‘faire le tri’, quand l’Histoire le demande.

Occupons-nous alors de Curie, dont on a pensé un moment qu’il avait un rapport avec le verbe latin ‘curare’ (*) qui signifie justement s’occuper, prendre soin. (la personne qui prend soin de celle qui n’est pas autonome est une cura-telle; celle qui ne fait rien est dans l’in-curie, etc). On a également envisagé le sens ‘second’ de ce verbe qui est s’occuper de…nettoyer. L’une et l’autre hypothèses semblent peu probables, tout comme la cure (du curé), terme très tardif (début du 16è siècle) pour désigner un presbytère. Alors?

L’origine est probablement encore un toponyme, celui d’un mot provençal (du ‘nord’) répandu dans la vallée de la Saône et jusque dans le Doubs à l’époque gauloise, ‘curiaz’. En tenant en compte l’influence romaine, on peut penser à la Curie, au sens d’une assemblée officielle, plus spécialement une cour de justice; ou un lieu réservé, pour ne pas dire sacré: c’est peut-être ce qui a donné son nom à l’(Es)curial, panthéon de presque tous les rois, reines et infant(e)s d’Espagne. Pendant longtemps, l’ancien-français a utilisé le mot ‘escure’ ou ‘écurie’ avec le même sens (rien à voir avec les chevaux, donc, mais il y a souvent équivoque). La question est de savoir ce qu’il pouvait bien y avoir de si officiel à l’endroit d’une ‘curiaz’ francomtoise, pour laquelle on n’a pas trouvé de confirmation écrite.

Par contre, dans ce dialecte franco-provençal mâtiné de bas-latin, ‘curia’ peut également être une contraction du mot latin ‘corrogata’ (si!), terme technique qui qualifiait une terre soumise à l’impôt de la corvée; pas question donc de prélèvement fiscal sur l’ISF mais de journées de travail obligatoire dues ‘en nature’ au seigneur local ou au représentant royal, auxquelles étaient conviés ensemble (cor-rogatés) les paysans. Si c’est bien le cas, on ne doute pas non plus que certaines expériences scientifiques initiées par Marie Curie aient pu parfois être des corvées…

(*) Rien à voir avec le suc naturel et toxique utilisé par les amérindiens, dont il est l’orthographe francisée d’après le mot indigène (et inconnu…).